mudra du grand Bouddha Amida de Kamakura

Bouddhisme et discipline

Photo de jeunes moines Theravada
En Occident, on connaît le bouddhisme principalement par le biais de la méditation... Mais c'est un peu réducteur. La méditation fait partie de ce qu'on appelle les trois entraînements ou les trois instructions supérieures. Ces trois entraînements sont la méditation certes, mais aussi la sagesse et l'éthique.

Et qui dit éthique dit comportement. Si on parle de comportement, tout de suite la notion de discipline s'invite. Donc loin d'être anodine, cette notion d'éthique et de discipline est essentielle dans le bouddhisme, et ce dès le commencement. Il faut dire que le Bouddha Shakyamuni a eu pas mal de disciples à gérer et dans toute communauté qui se respecte, certaines règles doivent être édictées pour permettre la bonne entente entre les différents membres : nous sommes humains et bien souvent nos défauts ne favorisent pas l'harmonie.

De façon générale, le Bouddha historique a précisé les règles de discipline du Sangha, la communauté bouddhiste, au fur et à mesure que les besoins se sont fait sentir. Il en a édicté un nombre non négligeable, en ce qui concerne les laïcs 5 règles suffisent à vivre en accord avec ses enseignements, mais pour les moines on parle de pas moins de 227 règles, ce qui n'est pas rien ! ...mais encore relativement cool si on regarde du côté des nonnes. Ici il est question de 311 règles ! (nous aurons l'occasion de discuter de la place de la femme dans le bouddhisme et de constater qu'hélas, dans une acceptation très traditionnelle voire conservatrice, l'enseignement du Bouddha n'a pas évité l'écueil tristement classique de la misogynie). Toutes ces règles sont présentées dans le Vinaya Pitaka, recueil qui traite du Vinaya, la discipline.

Ca fait beaucoup de règles donc. Le Bouddha a précisé que certaines de ses règles, valables de son vivant, seraient obsolètes après sa mort. Le problème c'est qu'il n'a pas précisé lesquelles sont lesquelles... Comment faire alors ? Dans le doute, certains ont décidé de continuer à tout respecter : aucune chance de se tromper comme ça ! Mais ce n'est pas forcément le cas de tout le monde, comme par exemple dans le Mahayana comme nous allons le voir.

Savoir que certaines de ses règles sont caduques mais ne pas savoir lesquelles offre une optique intéressante selon moi : pour chacune de ses règles il n'est pas possible de savoir si elle est toujours en vigueur. Cela nous invite à prendre du recul concernant toutes ses règles de conduite et aussi à ne pas forcément dramatiser leur non-observation. Même si on peut postuler certaines évidences, il semble par exemple évident que le Bouddha ne serait pas tellement favorable au meurtre après son entrée en paranirvana...

Parlons Mahayana maintenant... Tant de règles ne sont évidemment pas simples à respecter. Déjà faut-il se souvenir de toutes ! On peut aussi tenir compte du fait que certaines d'entre-elles se recoupent, et que bien souvent il est quand même question de bon sens et de respect... Pourquoi ne pas les fusionner entre-elles pour simplifier les choses ? La branche Mahayana a donc défini un nouvel ensemble de dix règles, les dix préceptes. Ces dix préceptes commencent par reprendre les 5 premiers préceptes, originellement applicables également aux laïcs :

- Ne pas tuer
- Ne pas voler
- Ne pas mentir
- Ne pas s'intoxiquer
- Ne pas commettre d'inconduite sexuelle

A ces 5 règles fondamentales s'ajoutent 5 préceptes destinés aux moines:

- Ne pas tenir de propos futiles
- Ne pas tenir de propos blessants
- Ne pas tenir de propos qui sèment la discorde
- Ne pas convoiter
- Ne pas se mettre en colère

On peut en trouver bien sûr plusieurs variantes. Voilà déjà quelque chose de plus simple à mémoriser et à pratiquer. Il va de soi que ces 10 préceptes contiennent en leur essence l'entièreté du Vinaya.

Mais on peut encore considérer ces règles de discipline sous un autre angle... Comme je l'ai évoqué à plusieurs reprises, nous vivons l'ère de Mappō et, comme prédit par le Bouddha lui-même, les préceptes sont caducs. La voie telle que définie dans les premiers temps ne peut plus être suivie de la même façon, la pertinence des pratiques initialement préconisées est donc à remettre en perspective. Le monde a bien changé en 2600 ans. C'est ainsi que certaines écoles plus permissives que d'autres, tel le Jodo Shin, autorisent le mariage des moines, ainsi que le port des cheveux longs et la consommation de viande et d'alcool. Est-ce que cela veut dire que l'éthique n'a plus d'importance ? Non bien sûr. C'est juste que le monde est tellement différent que le fait de suivre cet ensemble de règles ne garantit plus l'éthique d'une personne. Quoi qu'il en soit, que l'on suive les préceptes ou non (on peut très bien décider de le faire, ce qui est tout à l'honneur du pratiquant qui s'engage en ce sens), la pratique spirituelle, si elle est juste, doit naturellement nous mener à plus de sagesse et de compassion, des vertus qui vont nécessairement avoir une influence bénéfique sur notre comportement et donc notre éthique.

Les idéaux représentés par les préceptes, si nobles, peuvent en être décourageants. S'il faut s'abstenir de toute sorte de mensonge pour pouvoir devenir bouddhiste, nous serions nombreux à devoir choisir entre le bouddhisme et notre famille, le bouddhisme et notre travail... Respecter à la lettre la défense du meurtre pourrait poser bien des problèmes pour réguler les populations d'espèces animales invasives, importées abusivement dans des écosystèmes qui ne sont pas les leurs. La réalité de notre quotidien est faite de nombreux défis et même si nous sommes tous d'accords pour dire qu'il faut tendre vers cette éthique décrite par les préceptes, il ne faut pas que cela soit un frein à notre engagement dans l'étude du Dharma. L'instruction supérieure de l'éthique est là pour renforcer notre pratique, pas pour détourner les gens de la voie.

Repenser les préceptes d'une nouvelle façon, c'est reconnaître l'importance de l'éthique, mais en cherchant un moyen de cultiver cette éthique d'une façon qui soit applicable, adaptée à la réalité de nos quotidiens et bien évidemment bénéfique pour le plus grand nombre.
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