mudra du grand Bouddha Amida de Kamakura

Le Mahāyāna est-il hérétique ?

un moine marchant au téléphone
Dans l'article précédent, nous avons discuté du fantasme occidental concernant le bouddhisme originel, souvent associé de façon abusive au Theravāda sans plus de nuances. Bien que le Theravāda soit une école tout à fait authentique, faut-il pour autant disqualifier le Mahāyāna sous prétexte que leurs différences doctrinales sont importantes ? Je vous propose ici de voir ensemble d'où le Mahāyāna tire ses enseignements et s'il est moins légitime que l'école du Theravāda... (la lecture de l'article précédent est vivement conseillée)

Certaines traditions Mahāyānistes font la part belle à des concepts développés tardivement. Que ce soit par exemple les écoles de la Terre Pure, le Zen ou le Nichiren, on sent qu'il y a eu tout un développement de la doctrine qui a été nécessaire pour, des moines mendiants indiens, arriver jusqu'aux moines Zen qui entretiennent les très beaux jardins de temples japonais. Est-il possible de faire un lien pertinent et logique entre des traditions extérieurement si différentes ?

Les soutras sur lesquels s'appuie le Theravāda existent bien au sein du Mahāyāna : c'est que l'on appelle les soutras Agama. Parmi ces textes on retrouve un genre bien particulier dont certains éléments remonteraient au Vème siècle avant Jésus-Christ : les Jātakas. Les Jātakas sont les récits des vies antérieures du Bouddha Shakyamuni. En effet, la naissance du Bouddha s'accompagne de tout un tas de prodiges qui préfigure son destin exceptionnel. Il est dit par exemple avoir marché sept pas immédiatement après sa naissance, puis, pointant d'un doigt le ciel, d'un doigt la terre, aurait déclaré : "Je suis le plus haut dans le monde, je suis le meilleur dans le monde, je suis le premier dans le monde. Ceci est ma dernière naissance. Il n'y aura plus de future existence pour moi.". Forcément, si de votre côté vous êtes né sur le parking de la maternité de Chateauroux parce que vos parents sont arrivés trop tard, vous vous doutez bien que vous êtes moins prédestinés à l'éveil...

Après le décès du Bouddha, ses disciples se posèrent naturellement la question des conditions qui avaient permis un destin aussi exceptionnel. Ils se sont donc penchés sur ses vies antérieures, donnant naissance à tout un recueil d'histoires. On y retrouve donc le Bouddha Shakyamuni, traversant le samsara d'existence en existence, tour à tour singe, éléphant, roi, ascète, déva... Souvent ces histoires véhiculent des enseignements, et elles peuvent être classées en six thèmes en fonction de leur contenu : six pratiques qui correspondent à ce qu'on appelle les paramitas. Les paramitas sont les pratiques fondamentales du boddhisattva telles qu'enseignées dans le Mahāyāna (générosité, éthique, patience, persévérance, concentration, sagesse). D'ailleurs, le fait que Shakyamuni traversa toutes ces existences en cultivant la Voie au travers de la pratique des paramitas fait de lui le premier boddhisattva au sens Mahāyāniste du terme.

Au sein des soutras Agama, nous retrouvons donc la notion de boddhisattva ainsi que celle des paramitas, notions essentielles à la pensée Mahāyāniste. Nous pouvons aussi y trouver la notion de champ de mérite (les moines sont considérés comme dignes d'offrandes et les mérites qu'ils cumulent par la pratique peuvent être transférés), notion tout aussi importante. Mais comment arrive-t-on à des concepts aussi développés que la vacuité ou le transfert de mérite vers une Terre de Bouddha ? Nous devons à Lokaksema, moine indien du IIème siècle, certains des plus anciens textes Mahāyānistes dont nous disposons à l'heure actuelle (traductions chinoises). Parmi ses textes nous pouvons trouver le Sukhāvatīvyūha sutra et le Prajnāpāramitā sutra. Ce sont donc deux soutras parmi les plus anciens du Mahāyāna, et il s'avère que le premier traite du Bouddha Amida et de sa Terre Pure, le second de la perfection de la sagesse transcendante, notamment à travers la compréhension de la vacuité (thème particulièrement cher au Zen entre autres).

Cela signifie que même des traditions tardives comme le Zen ou la Terre Pure tirent leur origine des enseignements Mahāyānistes les plus anciens ! Ce qui apparaît donc parfois comme des évolutions tardives, voire des dérives, sont en réalité des écoles fondées sur des concepts très anciens, puisant à la source même du Mahāyāna. Il est donc clair que de nombreuses écoles issues du Mahāyāna n'ont rien d'hérétique. C'est simplement que le bouddhisme a su s'adapter à travers les lieux et les époques pour diffuser ces enseignements.

Un dernier mot concernant les spécialistes occidentaux qui, pour certains d'entre eux, sont allés jusqu'à rencontrer des maîtres bouddhistes en Asie de l'est pour leur expliquer qu'ils ne pratiquaient pas le "bon" bouddhisme. C'est un peu comme si une équipe d'érudits coréens allait faire des fouilles à Qumran et trouvait des traces de doctrines esséniennes dans l'enseignement de Jésus. De leur propre avis, et par rapport à ce qu'ils veulent bien en penser, il décident donc de se rendre au Vatican pour expliquer au pape que tout le catholicisme est hérétique et que les catholiques font n'importe quoi depuis plusieurs siècles... Je ne suis pas catholique, mais j'ai le sentiment qu'un accueil relativement froid les attendrait...
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