Le bouddhisme originel

En Occident, on adore le bouddhisme. Surtout tant qu'il ne remet pas trop en cause nos convictions, surtout s'il est compatible avec notre culture judéo-chrétienne, surtout s'il est à la carte. Une sorte de complément confortable à notre vision des choses donc. Alors forcément, lorsque l'on oppose le Theravāda et le Mahāyāna, les érudits occidentaux préfèrent le Theravāda. Pour rappel, voici quelques différences assez significatives entre ces deux courants :
- Le Theravāda s'appuie sur des textes plus anciens, écrits en pali, observent des préceptes stricts, vise à atteindre l'état de Arhat et les soutras sur lesquels il s'appuie sont souvent des soutras très concrets, rationnels, pragmatiques et avec une orientation qui nous rappelle la psychologie.
- Le Mahāyāna quant à lui se base sur des textes plus tardifs, écrits en sanskrit, observent des préceptes bien moins nombreux (même si a une époque tout le monde suivait les mêmes préceptes) et parfois bien moins contraignants (quand ils sont contraignants...), vise à atteindre l'idéal de boddhisattva et dans les soutras Mahāyānistes il est souvent question d'événements extraordinaires, avec en guise de public des quantités innombrables de Bouddhas, de boddhisattvas, de dévas, de démons...
Donc ben c'est vite vu ! Le "vrai" bouddhisme c'est le Theravāda, le Mahāyāna n'est qu'une dérive superstitieuse, trahissant le véritable message du Bouddha.
Mais cette conclusion ne serait-elle pas un peu superficielle ? Tout d'abord cette opposition Theravāda/Mahāyāna qui est souvent faite... n'a aucun sens. Ce serait comme comparer le protestantisme aux bénédictins. Pour être plus pertinents il faudrait plutôt parler d'opposition entre le Hīnayāna et le Mahāyāna. "Hīnayāna" est un terme que je n'aime pas beaucoup employer, il signifie "Petit véhicule" en opposition au "Grand véhicule" qui est le Mahāyāna, et le sous-entendu est évidemment péjoratif. Juste après la mort du Bouddha le sangha connut plusieurs schismes. Finalement le groupe des anciens, plus conservateur, se sépara de la Grande assemblée (Grande assemblée sans doute à l'origine du Mahāyāna). Mais malgré leur volonté de s'en tenir strictement aux enseignements d'origine, la pensée de ces anciens continua malgré tout à se diversifier et il est dit qu'ils furent à l'origine de pas moins de 18 écoles différentes. Le Theravāda est une de ces écoles, et surtout la dernière existante.
Le fait que le Theravāda soit une école parmi d'autres s'explique fort bien lorsque l'on apprend qu'en vérité, il existe plusieurs versions de ce canon pali et plusieurs versions du Vinaya, le recueil de règles de discipline monastique. Le canon pali a surement été traduit en d'autres langues indiennes, versions qui ont été perdues avec le temps. Par la suite il a également été traduit en chinois et en tibétain. A L'heure actuelle il existe au moins 6 versions du Vinaya connues. Ce fameux canon primitif, originel, n'est donc pas un bloc monolithique et nous ne pouvons pas savoir s'il est à ce point plus fidèle que les autres aux enseignements du Bouddha historique. Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'école Theravāda est plus récente que le Mahāyāna ! Ce qui implique que le Mahāyāna a eu une influence sur le développement du Theravāda (et inversement) : d'ailleurs du Vème siècle au XIIème, les moines du Hīnayāna et du Mahāyāna étudiaient dans une parfaite entente au sein de la prestigieuse université de Nālandā en Inde, preuve que la frontière entre ces deux traditions était tout à fait poreuse. Les moines du IXème siècle ne considéraient donc pas qu'il y avait d'un côté le vrai bouddhisme, de l'autre une doctrine dégénérée.
Au final, ce qui caractérise avant tout le Theravāda, c'est le fait que ce soit une tradition conservatrice, monacale, traditionaliste et rigoureuse. Si ce n'est finalement qu'une école parmi tant d'autres, pourquoi a-t-elle eu tant d'écho auprès des premiers érudits occidentaux ? En premier lieu, les occidentaux ont d'abord été en contact avec les pays de l'Asie du sud-est, là où prédomine le Theravāda. Ensuite, les premiers occidentaux qui ont manifesté de l'intérêt pour le bouddhisme l'ont fait avec leurs propres parti-pris : certains d'entre-eux voulaient y voir une alternative au catholicisme figé de l'époque et cette figure d'un philosophe grec exotique qu'ils voyaient en Bouddha, avec sa religion rationnelle, presque compatible avec la science occidentale (à condition d'en aménager un peu la doctrine... en réalité nous sommes en plein dans le néo-colonialisme) leur plaisaient énormément. Il fallait juste se débarrasser de tout l'aspect "merveilleux". Et pour cela quoi de mieux que de redéfinir ce fameux "vrai bouddhisme"... à la sauce occidentale ?
Clairement, lorsqu'en Occident le Theravāda est présenté comme le "vrai bouddhisme", nous avons souvent affaire à un bouddhisme déjà manipulé. Bien que cela n'enlève rien à l'authenticité de cette tradition d'ailleurs, tradition forte de plusieurs siècles d'une rigoureuse transmission.
Mais tout cela ne nous permet pas de déterminer si le Mahāyāna est réellement hérétique... Ce sera l'objet du prochain chapitre !

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