Le Tannishō

Le Tannishō n'est pas à proprement parler un texte de Shinran : il n'en est pas l'auteur. L'auteur probable est un dénommé Yuien-bō, disciple direct de Shinran. D'ailleurs Yuien-bō est explicitement mentionné au chapitre XIII quand Shinran s'adresse directement à lui. Ce livre aurait été écrit vers 1280 avec le sous-titre "Notes déplorant les divergences" afin de réfuter certaines mauvaises interprétations de l'enseignement de Shinran, apparues dès le vivant de ce dernier. Si ce livre est attribué au fondateur, c'est parce qu'il serait une compilation de propos tenus par Shinran lui-même, compilation ayant pour vocation d'éclaircir certains points de la doctrine Jōdo Shinshū.
Ce texte est un des textes religieux les plus lus au Japon. Et de fait, l'enseignement contenu dans ce livre est un enseignement oral. En plus d'être oral, c'est aussi un enseignement qui a longtemps été caché (délibérément qui plus est). En effet, l'auteur termine cette compilation par les mots "Le titre en sera Notes déplorant les divergences. Elles ne seront pas montrées à l'extérieur." L'"extérieur" désigne ici l'extérieur de la communauté, pour ne pas susciter de controverses. Rennyo Shonin quant à lui, dira de ce texte : "Cette écriture sacrée est l'un des textes les plus précieux de notre école. Ceux dont la foi n'est pas assez mûre ne doivent pas être autorisés à le lire."
Ce livre a donc été tenu à l'écart, et n'a été imprimé pour la première fois qu'en 1662. Il a eu peu de retentissement, l'identité de l'auteur étant considérée comme discutable et le contenu déroutant. C'est Kiyozawa Manshi (dont nous parlerons au prochain article) et Nishira Kitarō qui contribuèrent à sortir ce livre de l'ombre, puis une pièce de théâtre publié en 1917 s'inspirant du contenu du Tannishō lui permit d'être enfin exposé au grand jour.
Alors pourquoi cacher ce texte ? De façon générale, lorsque l'on cache des écrits religieux c'est pour des raisons ésotériques. Mais la notion d'ésotérisme va à l'encontre même de la doctrine du Jōdo Shinshū, doctrine qui cherche avant tout à faire en sorte que chacun, quels que soient ses capacités ou ses moyens, puisse accéder à la libération par le biais de la Terre Pure. De plus, total abandon au pouvoir autre et ésotérisme sont contradictoires. Ce texte n'a donc pas de caractère ésotérique.
Si ce texte a été ainsi dissimulé au grand public, c'est parce qu'il y a un risque qu'il soit mal compris et qu'il mène à des interprétations fortement erronées. De prime abord, il ne m'a pas paru évident que ce texte pouvait à ce point induire les dévots en erreur, mais en y regardant de plus près, en effet, c'est un texte qui doit se comprendre dans un contexte bien clair, le contexte des enseignements de Shinran Shonin. Outre ce texte, il existe aussi le Kyōgyōshinshō que j'ai déjà rapidement évoqué, mais aussi l'abondante correspondance de Shinran qui nous est parvenue à ce jour ainsi que les nombreux wasans (hymnes religieux en langue japonaise) qu'il a composés. Et il est important d'avoir ce contexte en tête, une personne qui découvrirait le Jōdo Shinshū de prime abord uniquement au travers du Tannishō pourrait être induite en erreur.
Une lecture superficielle du texte peut laisser penser que le nembutsu se suffit à lui-même et que le pratiquant n'a aucun intérêt à avoir de la considération pour quoi que ce soit d'autre (comme dans le chapitre VII). Ce genre de conception peut mener (et a mené par le passé) à des abus du type "Si Amida sauve en priorité les personnes mauvaises, il faut donc que je sois le plus mauvais possible" et ainsi certains pratiquants d'une foi certainement douteuse ont délibérément commis des actes mauvais. Nous en avons déjà parlé, l'efficacité du nembutsu ne doit jamais être une excuse pour nuire aux autres, et en réalité le Tannishō lui-même clarifie ce point (chapitre XIII).
Cet avertissement en tête (avertissement d'ailleurs traditionnel dans le Jōdo Shin, il faut croire que le souvenir des dérives de certaines personnes se réclamant de l'école est encore vivace) et lu avec suffisamment de contexte, ce livre est d'une grande clarté et d'un très grand intérêt. A mon avis, un accent particulier est mis sur l'accessibilité et la facilité de la pratique du nembutsu, et on y trouve aussi des clarifications permettant de trancher assez définitivement certains doutes, ainsi qu'un aperçu de la façon dont Shinran Shonin concevait la nature humaine. C'est vraiment un incontournable pour tout pratiquant du bouddhisme Shin, et nous avons en plus la chance de pouvoir assez facilement nous procurer la traduction française de Jérôme Ducor (voir la section liens). Je vous encourage donc à lire ce très beau texte, témoignage d'une profonde dévotion et d'une humanité très précieuse.

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